Le projet XP83 entend faire l’archéologie d’une œuvre musicale oubliée. Objet d’une exposition majeure à la Philharmonie de Paris en 2022, le compositeur, architecte et ingénieur Iannis Xenakis est l’un des compositeurs français du XXe siècle les plus joués au monde. Son œuvre prolifique a redéfini la place du rythme, de la tonalité ou du timbre dans l’écriture musicale mais a aussi changé le geste de composition, en l’articulant à la structure mathématique ou au dessin.
Il s’agit de revenir sur la rencontre entre cette œuvre et celle de Jacques Peletier. Né au Mans en 1517, Jacques Peletier est un humaniste, auteur d’une œuvre foisonnante et inclassable où se mêlent mathématiques, poésie, projets linguistiques, rhétorique. Ami de Ronsard qu’il rencontre en 1543 dans la cathédrale du Mans, il participe au mouvement de la Pléiade et au mouvement de défense et d’illustration de la langue française que mène ce groupe poétique, où figurent en bonne place les Manceaux. Il défend un curieux projet de réforme de l’orthographe française, traduit Horace en français et livre des traités d’arithmétique et d’algèbre qui marquent la transition vers l’algèbre moderne de Descartes. La poésie qui a inspiré Xenakis, Le Soleilh, tiré du recueil L’Amour des Amours, est un exemple accompli de « poésie scientifique », genre en vogue au XVIe siècle.
Un point de convergence évident entre Xenakis et Peletier est formé par l’attrait pour la raison mathématique, principe d’unité et d’harmonie cosmiques, pour l’approche de la langue comme constituée de particules sonores, pour la mythologie et la culture antiques. Entre le compositeur des Pléiades et le poète-mathématicien de la Pléiade, la rencontre est donc tout sauf fortuite. Elle demeure pour l’heure un mystère, que ce projet ambitionne d’éclaircir dans une démarche d’enquête tout à la fois musicologique, poétique et génétique. Des recherches de terrain dans le nord de la France, un travail avec les archives Xenakis, ou encore auprès d’Alain Despres qui avait coordonné la production devraient permettre d’élucider l’histoire de cette pièce méconnue provenant d’un répertoire pourtant récemment célébré. A 400 ans de distance, les trajectoires intellectuelles et artistiques de Peletier et Xenakis se sont croisées dans ce chant oublié, initié dans le Nord de la France, mais dont la ville du Mans, quelque part, doit encore résonner.